La presse s'en est fait l'écho, Brahim Deby, fils du président tchadien Idriss Déby grand démocrate ami de la France, a été jugé en comparution immédiate pour port d'arme de première catégorie (un pistolet semi automatique 9mm entré en France via la valise diplomatique) et transport de stupéfiant (375 g de cannabis et 2g de cocaïne). Pour ces deux délits, passibles chacun de dix ans de prison, le tribunal a prononcé une peine de 6 mois de prison avec sursis, le parquet ayant requis 1 an avec sursis et 2000 euros d'amende.
Un peu en catimini, il faut bien le dire.
Sauf que.
Sauf que voilà, par le plus grand des hasards, votre serviteur assistait à cette audience, et je ne peux résister au plaisir de vous la raconter. Avant même que je sache qui étaient ces jeunes hommes, car Brahim Déby était poursuivi avec un de ses amis (qui a pris trois mois avec sursis), j'étais surpris de les voir arriver rasés de frais un samedi après midi. A côté d'eux, les autres prévenus avaient le look 23e chambre, plus proche de l'épouvantail.
Deuxième surprise, n'ayant pas tiqué sur le nom de Déby, c'est d'entendre la
prévention. Possession d'arme de 1e catégorie (armes de guerre), une arme de 9mm chargée et approvisionnée, une balle dans la chambre, donc prêt à l'usage, qu'il avait dans sa ceinture à la
Belmondo (une chance qu'un mouvement malencontreux n'ait pas condamné le président tchadien à ne jamais être grand père), plus 375 grammes de cannabis et 2 grammes de coke : on dépasse
largement les affaires habituelles de la 23e. Ajoutons-y les circonstances : le jeune homme était ivre, avait probablement sniffé de la coke et se bagarre à la sortie
d'une boîte de nuit dont je tairai le nom. Le pistolet serait selon les témoins "tombé par terre", ce qui généralement veut dire qu'il a été désarmé par un ideur devenu brutalement amnésique.
Par la suite, la police s'est rendue à la résidence de Déby père, où les amis de Déby fils ont eu le temps de se précipiter pour nettoyer les lieux : gageons qu'à l'arrivée de la police, la chasse d'eau fonctionnait à plein régime. Las, ménage vite fait, mal fait, deux pains de cannabis ont été oubliés dans une valise qui n'appartenait à personne, bien entendu, ainsi que deux paquets d'un gramme chacun de cocaïne.
Sur les bancs des avocats de la défense, on se regarde, héberlués. Une affaire pareille, c'est du domaine de l'instruction. 375 grammes, c'est pas de la consommation personnelle, et serait-ce le cas, il peut être intéressant de savoir qui est capable de fournir de telles quantités. J'ai des clients qui ont fait de la détention provisoire pour moins que ça, et il n'avaient pas de flingue.
L'arme d'ailleurs. Interrogé sur ce point, le prévenu explique que c'est un réflexe à N'Djamena que de sortir armé. Certes, mais le fils à papa revenait d'une semaine passée au festival de Cannes avec sa cour. A-t-il dansé au Martinez avec sa pétoire chargée ? N'a-t-il pas eu le temps de se remettre sur la Côte d'Azur du décalage horaire et culturel ?
A qui est-elle cette arme, s'interroge la présidente ? A un garde du corps du prévenu, passé de vie à trépas dans des criconstances qui n'intéresseront pas le tribunal. Un souvenir de famille, en quelque sorte.
Et comment est-elle arrivée en France ? Par la valise diplomatique, répond le prévenu. La présidente s'indigne : vous croyez que la valise diplomatique, c'est fait pour ça ? Non convient le prévenu. Ha, quand même. Le chapître est clos.
Les stupéfiants : à qui était la valise qui contenait les 375 grammes de cannabis ? A personne, elle était là, c'est tout. Mais quand même, objecte la présidente au coprévenu du rejeton présidentiel, on a trouvé vos billets d'avion dans la poche extérieure de cette valise. Réponse de l'ami de Qui Vous Savez : "Je les ai mis là sans regarder l'intérieur de la valise". Dame ! Il fallait bien les ranger quelque part ! Un tiroir, ou la poche d'une valise qui n'est pas à soi et dont on ignore le contenu, où est la différence ? Et bien ça passe, le tribunal ne pousse pas plus loin ses questions.
Le procureur prend la parole pour ses réquisitions.
Je n'ai pas tout noté de sa démonstration, mais je n'ai pu m'empêcher de noter sur mon carnet deux phrases que je crois je ne suis pas près de réentendre dans la bouche du ministère public :
Sur les quantités, tout d'abord, le parquet a cette superbe litote : "Les quantités en cause ne sont pas si négligeables que ça". Qu'en termes choisis ces choses là sont dites, diraient mes clients en prison pour moins que ça.
Sur les faits, ensuite, vient cet hommage inattendu : "Vous reconnaissez avoir fait le ménage (c'est à dire avoir fait disparaître des preuves matérielles en sachant que la police allait arriver pour perquisitionner), c'est honnête. Je ne sais quelle quantité exacte a disparu (grand revers de la main) je n'en tiens pas compte."
Les avocats de permanence ne s'étranglent plus, ils soupirent et ont compris bien avant la conclusion que le parquet ne va pas requérir du ferme, que le tribunal n'aurait de toutes façons pas prononcé.
Effectivement, quand le tribunal revient vider son délibéré, le chauffeur - garde du corps (mon dieu, quelle masse !) attend dans la salle et salue du chef son patron, accompagné d'une jolie demoiselle tout droit sortie d'un magazine, qui fait des sourires de consolation à ses héros. Sursis pour tout le monde, même pas d'amende, confisacation de l'arme et des stupéfiants pour destruction, mais là c'est obligé, le tribunal n'a pas le choix.
Comprenons nous bien : je ne peux que me réjouir de la clémence dont a su faire preuve la 23e chambre, et souhaiterait qu'elle fût plus habituelle, même si globalement les décisions de la journée ont été d'une sévérité moindre que d'habitude. De même que les réquisitions si compréhensives du parquet ont mon approbation. C'est bien de la part de l'autorité de poursuite de montrer qu'elle ne peut laisser de tels faits impunis, mais que la punition n'a pas à être trop afflictive.
Mais la collision des destins dans le box m'a donné un vertige assez désagréable.
Pour la petite histoire, celle qui ne figure pas dans les dépêches d'agence, mais qui pourtant donne une vue plus large, le compagnon de box, assis à la droite, épaule contre épaule, avec le fiston, était un égyptien, SDF depuis 10 ans, qui cumulait les interdictions du territoire et a explosé de rage violente quand un buraliste n'a pas voulu lui rendre une pièce de deux euros qui était tombé de l'autre côté du comptoir : c'était là toute sa fortune. De rage, il avait saisi un cendrier et brisé une vitrine de présentation de 20cm sur 40 (requalification de dégradations graves en contravention de dégradations légères, amende de 300 euros avec sursis).
Et ce vertige n'est pas parti quand dans le dossier qui a suivi, j'ai entendu le même procureur demander de la prison ferme, je ne sais plus si quatre ou six mois pour un autre fils de l'Afrique qui a été arrêté en train de vendre aux Halles 0,8 gramme de cannabis, certes, avec un casier pour des mêmes faits remontant à 2004 (Deux mois ferme, maintien en détention).
Ou cet autre, en fin d'audience, arrêté pour 0,1 gramme de crack, et qui s'est pris tard dans la nuit alors que notre présidentiel ami était probablement déjà chez lui dans un bain moussant, 8 mois ferme avec maintien en détention (je n'étais pas présent lors de l'examen de l'affaire, je ne peux dire s'il avait un casier chargé).
Remarquez, eux aussi ont eu droit à un chauffeur qui les attendait.





